Tout est à nous de la richesse produite. L'excédent d'exploitation n'est pas un profit destiné à rémunérer des propriétaires. Il constitue la cotisation économique du collectif de travail pour reproduire et développer les capacités productives. Parce que nous finançons leur reproduction, nous devons exercer la propriété d'usage sur elles. C'est cette légitimité qui permet de soustraire l'entreprise à la prédation des fonds spéculatifs et de mettre la richesse au service du développement humain.
L'essai Tout est à nous ! de Sophie Binet est inspirant parce qu'il remet au centre une évidence que le débat public tend à occulter : ce sont les travailleurs qui créent les richesses. Face à la montée des inégalités et à la concentration toujours plus forte du pouvoir économique, il rappelle que l'émancipation sociale passe d'abord par la réaffirmation de la place du travail dans la société.
Cette intuition est juste. Elle met le doigt sur le cœur du problème : l'exploitation du travail.
L'exploitation ne réside pas d'abord dans l'existence d'écarts de revenus, aussi choquants soient-ils. Elle réside dans le fait qu'une partie de la richesse produite par le collectif de travail est captée au profit de détenteurs de patrimoines qui ne participent pas à sa production. Dividendes, plus-values et intérêts prélèvent chaque année une fraction considérable de la richesse produite. Cette richesse manque alors aux salaires, aux qualifications, à la santé, à l'investissement, à la recherche et à la transition écologique. Elle manque souvent jusqu'à l'entreprise elle-même, dont l'excédent d'exploitation est détourné de sa fonction naturelle : la reproduction et le développement des capacités productives.
Là se trouve la contradiction fondamentale de notre économie. Ceux qui produisent les richesses ne disposent pas des droits attachés aux capacités productives qu'ils font vivre. Les travailleurs ne créent pas seulement la richesse. Ils reproduisent également les capacités productives qui la rendent possible. C'est cette double responsabilité qui fonde leur légitimité à exercer les droits attachés à l'entreprise.
L'essai de Sophie Binet a le mérite de dénoncer cette situation et de rappeler que le travail doit retrouver une place centrale. Mais cette réhabilitation du travail appelle une conséquence logique qui demeure souvent implicite : si le travail produit la richesse, alors il doit également disposer des droits sur les capacités productives qui rendent cette richesse possible.
Les capacités productives ne sont pas le fruit du capital. Elles sont l'œuvre accumulée de générations de travailleurs. Elles résultent d'investissements, de connaissances, d'organisations, de qualifications et d'infrastructures construites collectivement au fil du temps. Leur reproduction exige chaque année de nouvelles ressources.
C'est pourquoi l'excédent d'exploitation ne doit pas être considéré comme un profit destiné à rémunérer des propriétaires extérieurs à l'activité productive. Il constitue la cotisation économique du collectif de travail. Sa fonction est de financer le renouvellement des équipements, le développement des qualifications, la recherche, l'innovation et l'extension des capacités productives.
Cette cotisation économique fonde la propriété d'usage.
L'essai de Sophie Binet a le mérite de remettre le travail au centre du débat public et de rappeler que les richesses sont produites collectivement par les travailleurs. Il met le doigt sur une réalité souvent occultée : une part croissante de la richesse produite est captée sous forme de revenus patrimoniaux au profit des détenteurs d'actifs financiers.
Le cadre d'analyse de Condate permet d'aller plus loin en proposant une explication institutionnelle de cette exploitation et les moyens de la dépasser.
Dans cette perspective, l'excédent d'exploitation n'est pas un profit destiné à rémunérer des propriétaires. Il constitue la cotisation économique du collectif de travail pour assurer la reproduction et le développement des capacités productives. Le collectif de travail produit la richesse et finance cette reproduction, il est légitime qu'il exerce les droits attachés aux capacités productives.
C'est sur ce fondement que Condate développe le concept de propriété d'usage. L'entreprise n'est plus considérée comme un actif financier susceptible d'être acheté, vendu ou démantelé au gré des stratégies spéculatives. Le pouvoir dans l'entreprise cesse alors d'être le prolongement d'un patrimoine accumulé et devient l'expression des contributions effectives au développement des capacités productives.
La propriété d'usage protège ainsi l'entreprise contre les fonds spéculatifs et la prédation financière. L'excédent d'exploitation demeure affecté à sa destination : reproduire, développer et transmettre les capacités productives.
Le message porté par Sophie Binet trouve alors un prolongement cohérent : le travail ne doit pas seulement être mieux rémunéré ou mieux représenté. Il doit disposer des institutions lui permettant d'exercer sa souveraineté économique.
Car tout est à nous de la richesse produite. Nous la produisons collectivement. Nous assurons collectivement la reproduction des capacités productives qui la rendent possible. Les droits qui leur sont attachés doivent donc revenir au collectif de travail.