22 oct. 2026

Dette, crise sociale et politique : l'analyse des économistes Julia Cagé et Thomas Piketty


France Culture - L'invité(e) des matins
"Nous assistons à l'effondrement du macronisme" : Julia Cagé et Thomas Piketty

Mercredi matin, le taux de la dette française à dix ans a franchi les 5 %. Derrière la crise des marchés, une crise politique et une crise sociale d'ampleur, émaillée d'actes violents. L'économie française peut-elle en sortir par le haut ? Le pays peut-il échapper à une crise obligataire ?

La France emprunte désormais plus cher que l'Italie et que l'Espagne, et l'agence Moody's devrait abaisser sa note dès vendredi. À sept mois d'une présidentielle où Marine Le Pen est donnée favorite et dont le programme économique inquiète les créanciers, nous recevons les économistes Julia Cagé et Thomas Piketty, qui se sont penchés sur un tel contexte dans « Une histoire du conflit politique, Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022 », publié aux éditions du Seuil en 2023.

L’échec d’une décennie de politiques éducatives

La mobilisation lycéenne "marque l’effondrement du macronisme" pour Julia Cagé, puisqu’elle démontre que l’avenir du pays "a été complètement sous-investi par Emmanuel Macron au cours des dix dernières années". "Dans les années 80, vous aviez à peine 25% de générations qui avaient le bac", explique Thomas Piketty, "tandis qu’aujourd'hui on est à 80%". Parallèlement à l’augmentation des effectifs dans le secondaire et dans le supérieur, on observe une "baisse de 20% du budget par étudiant depuis 2017, du jamais vu historiquement", signale Thomas Piketty. "Si vous avez des centaines de milliers de jeunes qui travaillent dur pour avoir leur bac, et que vous ne prévoyez pas les augmentations de places, dès le départ et quel que soit le système à la sortie, ça va mal se passer". Frappée par l’absence de réponse politique au mouvement des lycéens, Julia Cagé indique qu’il "faut ouvrir davantage de places à l'université, et il faut se dire que ça va coûter de l'argent". Pour Thomas Piketty, il faut rompre avec notre "idéologie très élitiste, qui s'imagine qu'il suffit, pour assurer la prospérité du pays, d'avoir une ultra minorité d'innovateurs géniaux et de premiers de cordée, et que le reste du pays doit juste attendre sagement que les richesses ruissellent".

Une solution face à la crise : l’impôt de solidarité nationale

En France comme à l’échelle européenne, "la question qui se pose aujourd'hui est celle de la répartition ; et tant qu'on ne la posera pas sur la table, on ne va pas toucher les vrais problèmes", résume Julia Cagé. "Si on a des taux d’intérêt aussi élevés, c’est parce qu'on s'est privés de recettes en arrêtant de taxer les plus riches pour attendre le ruissellement", indique-t-elle, "conséquence : les plus riches se sont beaucoup enrichis, on n'a pas eu le ruissellement, et on a une dette qui a explosé". Rappelant que "le patrimoine national n’a jamais été aussi élevé", Thomas Piketty avance l’idée d’un impôt de solidarité nationale sur les plus hauts patrimoines, une solution qui a déjà été mobilisée avec succès dans le passé. En 1945, dans un contexte où "la dette publique est encore plus élevée qu'aujourd'hui, alors que les patrimoines privés sont exsangues, malgré ça, on décide de mettre en place cet impôt", rappelle Thomas Piketty. "Il s’agissait de faire face à une situation exceptionnelle", explique-t-il, "et ça a été un immense succès". "J'ai proposé l'adoption par référendum d'un impôt de solidarité nationale avec une composante exceptionnelle qui serait, mettons, un taux de 50% sur tous les enrichissements supérieurs à 100 millions d'euros entre 2017 et 2027", précise-t-il, "et puis une composante permanente avec un taux de 5% au-delà de 100 millions, 10% au-delà d'un milliard". Un impôt qui rapporterait environ 800 milliards d’euros, estime l’économiste.

Elections présidentielles de 2027 : « Rien n’est joué »

"La victoire de Marine Le Pen n'est pas du tout inéluctable, parce qu'on n'a pas commencé à discuter sérieusement de véritables propositions pour les élections présidentielles et législatives", affirme Julia Cagé. Elle explique que "le vote pour Marine Le Pen est un vote de catégories populaires rurales qui souffrent particulièrement de l'augmentation du prix de l’essence et qui ont été délaissées en termes d'éducation, de santé". "Si vous regardez la majorité de leurs demandes", précise-t-elle, "ce sont des demandes qui relèvent de l'économique, de la redistribution, de l'offre de services publics, qui sont finalement assez proche de l'électorat de gauche". C’est pourquoi, selon l’économiste, "l'électorat de Marine Le Pen pourrait très bien se tourner vers un candidat ou vers une candidate de gauche". Cela dit, "on ne peut pas juste attendre que les électeurs s’en rendent compte", ajoute Thomas Piketty, "je pense qu'il est très important que les autres candidats se concentrent sur le fond et mettent au centre de leurs préoccupations cette question de solidarité nationale". "Je pense que rien n'est joué parce que je ne crois pas que les électeurs dans leur majorité pensent qu'aller faire un référendum contre les immigrés ou contre le foulard dans la rue va régler leurs problèmes de transport, de pouvoir d'achat ou d'accès à l'université pour leurs enfants". "C'est là où je veux remercier les lycéens", conclut Julia Cagé, "le fait qu'ils soient dans la rue permet de poser de vraies questions".