Le front républicain a-t-il vocation à arrêter l'extrême droite ou seulement à discipliner la gauche ? Si le front républicain cesse de s'appliquer lorsque la gauche devient elle-même le candidat du barrage, alors le problème n'est plus l'extrême droite, mais la gauche ?
Depuis plusieurs mois, une idée s'installe dans le débat public : un second tour opposant Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen conduirait mécaniquement à la victoire du RN, parce qu'une partie importante du centre et de la droite modérée refuserait de voter pour le candidat de La France insoumise. Les sondages récents vont effectivement dans ce sens.
Mais avant d'en tirer des conclusions, il faut s'interroger sur ce que signifie réellement le front républicain.
Pendant près de dix ans, une même exigence a été adressée à la gauche : quelles que soient les divergences programmatiques, quelles que soient les critiques formulées contre les politiques menées, l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir constituerait un risque supérieur justifiant un vote de barrage.
C'est ce qu'une grande partie de la gauche a fait en 2017.
Au second tour opposant Emmanuel Macron, candidat d'En Marche ! à Marine Le Pen, candidate du Front national, le barrage républicain fonctionne massivement. Macron l'emporte avec 66,10 % des suffrages exprimés contre 33,90 %.
Pourtant, les électeurs de gauche ne se convertissent pas soudainement au programme d'En Marche ! Beaucoup votent contre leurs préférences politiques immédiates au nom d'une priorité démocratique jugée supérieure. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il refuse d'appeler à voter Macron mais affirme clairement qu'aucune voix ne doit aller au Front national.
En 2022, le barrage s'affaiblit mais subsiste.
Face à une candidate désormais portée par le Rassemblement national, Emmanuel Macron l'emporte avec 58,55 % des voix contre 41,45 %.
L'usure est visible. La défiance à l'égard du macronisme est profonde. Pourtant, une large partie de la gauche continue de considérer que la défaite du RN demeure prioritaire. Jean-Luc Mélenchon répète alors : « Pas une seule voix pour Marine Le Pen ».
Puis vient l'épisode des législatives de 2024.
Après la dissolution de l'Assemblée nationale, le risque d'une majorité d'extrême droite apparaît pour la première fois à portée de main. Le Rassemblement national arrive largement en tête du premier tour. Face à cette menace, le Nouveau Front populaire et Ensemble ! organisent de nombreux désistements réciproques.
Des candidats de gauche se retirent pour laisser place à des candidats macronistes mieux placés face au RN. Des candidats macronistes se retirent pour laisser place à des candidats du Nouveau Front populaire. Des millions d'électeurs acceptent de voter pour des candidats qu'ils combattaient encore quelques semaines auparavant.
Plus important encore, La France insoumise participe pleinement à cette stratégie de barrage tout en refusant ensuite de participer à une coalition gouvernementale avec le camp présidentiel. Elle distingue ainsi clairement deux questions : empêcher l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir n'implique pas de soutenir le programme de ses adversaires politiques.
Cette distinction est essentielle. Personne n'a jamais demandé aux électeurs de gauche d'approuver les réformes du macronisme pour faire barrage au Front national puis au Rassemblement national. On leur demandait seulement de considérer que l'accès de l'extrême droite au pouvoir constituait un risque supérieur.
C'est pourquoi la question qui se pose aujourd'hui est d'une grande simplicité.
Si les électeurs de gauche ont été appelés à plusieurs reprises à voter pour le centre afin d'empêcher l'extrême droite d'accéder au pouvoir, si des candidats de gauche se sont désistés en 2024 pour favoriser des candidats centristes, si La France insoumise elle-même a participé à cette discipline républicaine sans entrer au gouvernement, au nom de quel principe cette logique cesserait-elle de s'appliquer lorsque le candidat opposé à l'extrême droite est un candidat de gauche ?
Le principe invoqué depuis dix ans n'était pas : « votez pour le centre ». Le principe invoqué était : "empêchez l'extrême droite d'accéder au pouvoir". Si ce principe demeure valable, il doit être indépendant de l'identité du candidat républicain présent au second tour.
S'il cesse de s'appliquer lorsque ce candidat est Jean-Luc Mélenchon, alors il faut avoir l'honnêteté de reconnaître que le front républicain n'était pas un principe universel mais une obligation à géométrie variable.
Une obligation qui s'imposait à la gauche lorsqu'il fallait voter pour le centre deviendrait facultative lorsqu'il faudrait voter pour la gauche ?
On ne peut pas soutenir simultanément que l'extrême droite représente une menace exceptionnelle pour la démocratie et considérer que cette menace devient secondaire dès lors que l'alternative est un adversaire politique plus éloigné de ses préférences.
Le front républicain est soit réciproque, soit il n'est qu'une injonction à sens unique. Et ceux qui invoquaient hier la responsabilité républicaine devront alors répondre à une question simple : pourquoi ce qui était exigé des autres ne s'imposerait-il plus à soi-même ?
Les faits
Présidentielle 2017
- Emmanuel Macron (En Marche !) : 66,10 % des suffrages exprimés.
- Marine Le Pen (Front national) : 33,90 %.
- Abstention : 25,44 % des inscrits.
- Vote blanc : 8,52 % des votants.
- Vote nul : 2,96 % des votants.
- Position de Jean-Luc Mélenchon : pas d'appel à voter Macron, refus explicite du vote Front national, consultation des soutiens de La France insoumise.
Présidentielle 2022
- Emmanuel Macron (La République en marche) : 58,55 % des suffrages exprimés.
- Marine Le Pen (Rassemblement national) : 41,45 %.
- Abstention : 28,01 % des inscrits.
- Vote blanc : 6,35 % des votants.
- Vote nul : 2,25 % des votants.
- Position de Jean-Luc Mélenchon : « Pas une seule voix pour Marine Le Pen ».
Législatives 2024
Premier tour
- Rassemblement national : 9 379 092 voix (29,26 %).
- Union de la gauche : 8 995 226 voix (28,06 %).
- Ensemble ! : 6 425 707 voix (20,04 %).
Second tour
- Nouveau Front populaire / Union de la gauche : 178 sièges.
- Ensemble ! : 150 sièges.
- Rassemblement national : 125 sièges.
Fait politique majeur
- Le barrage au RN repose sur de nombreux désistements réciproques entre le Nouveau Front populaire et Ensemble !
- La France insoumise participe à cette stratégie de barrage.
- Elle refuse ensuite de participer à une coalition gouvernementale avec le camp présidentiel, démontrant qu'il est possible de faire barrage à l'extrême droite sans se rallier politiquement à ses adversaires.
La question de fond
Entre 2017, 2022 et 2024, la gauche a accepté à plusieurs reprises d'apporter ses voix, de retirer ses candidats ou de soutenir des adversaires politiques afin d'empêcher l'extrême droite d'accéder au pouvoir. Si cette logique cesse de fonctionner lorsque la gauche devient elle-même le candidat du barrage, alors le débat ne porte plus sur l'existence d'un front républicain mais sur sa réciprocité.
Le front républicain est-il un principe démocratique universel ou une exigence réservée à certains électeurs ?