27 sept. 2026

Condate : une économie des flux au service d’un nouveau contrat social

À l’heure où les sociétés contemporaines doivent répondre simultanément aux défis écologiques, technologiques, démographiques et sociaux, la recherche d’un nouveau cadre économique apparaît de plus en plus nécessaire. C’est à cette ambition que répond Condate, ouvrage dont je prévois la publication en novembre. Son titre renvoie à un ancien mot celtique désignant un confluent, lieu de rencontre entre plusieurs cours d’eau. Cette métaphore est au cœur de ma démarche : non pas opposer les grandes traditions de pensée économique et sociale, mais les faire converger afin de construire un nouveau contrat social fondé sur le développement des capacités humaines, l’entretien des capacités productives et la transmission de la richesse entre les générations.

Le mot Condate désigne un confluent. Cette image constitue la clef de lecture de l'ouvrage. Mon ambition n'est pas de proposer une doctrine économique supplémentaire venant s’ajouter aux théories existantes, mais d’identifier un point de rencontre entre des aspirations souvent présentées comme contradictoires : liberté et égalité, travail et capital, initiative individuelle et solidarité collective, prospérité économique et préservation de l’avenir.

Je considère que notre époque est elle-même un confluent. Les transformations technologiques, les défis environnementaux, les mutations du travail, le vieillissement démographique et l’augmentation des inégalités patrimoniales se combinent aujourd’hui avec une intensité inédite. Or les réponses apportées demeurent souvent prisonnières d’un même cadre intellectuel hérité des siècles précédents. Les débats continuent de se concentrer sur la croissance, l’accumulation du patrimoine ou la répartition des richesses existantes. Pourtant, ces questions ne permettent plus de comprendre pleinement les enjeux contemporains.

À travers Condate, je cherche donc à déplacer le regard. J’estime que la prospérité d’une société ne dépend pas principalement de ce qu’elle possède mais de ce qu’elle est capable de recréer continuellement. Une usine n’a de valeur que si elle est entretenue. Une compétence n’existe que si elle est transmise. Une technologie reste utile uniquement si des personnes continuent à la comprendre et à l’améliorer. Derrière chaque patrimoine se trouvent toujours des activités permanentes d’apprentissage, de coopération, d’investissement et d’innovation. La véritable richesse réside moins dans les stocks accumulés que dans les flux qui permettent leur renouvellement.

Cette idée constitue le point de départ de toute ma réflexion. L’économie n’est plus envisagée comme un système chargé de répartir des richesses déjà constituées. Elle devient un système ayant pour fonction principale de reproduire continuellement les capacités qui rendent ces richesses possibles.

De l’économie du patrimoine à l’économie des flux

La critique centrale du livre vise ce que j’appelle implicitement une vision patrimoniale de l’économie. 

Depuis deux siècles, les sociétés industrielles ont progressivement assimilé la prospérité à l’accumulation de patrimoine et de capital. Cette représentation est naturellement cohérente pour les détenteurs d’actifs, mais elle entre de plus en plus en tension avec l’expérience vécue par ceux qui produisent la richesse. Nombreux sont ceux qui ont le sentiment que l’économie récompense davantage la possession que la contribution, davantage l’héritage que la création, davantage le patrimoine accumulé que le travail vivant. L’ambition de Condate est précisément de renverser cette perspective en faisant des capacités humaines et productives le véritable fondement de la prospérité collective.

Les ménages cherchent à accumuler de l’épargne et du patrimoine immobilier. Les entreprises cherchent à valoriser leurs actifs. Les États cherchent à renforcer leur puissance économique. Cette représentation conduit naturellement à penser la richesse comme un stock. Mais aucune société ne vit réellement de ses stocks. Ce qui permet à une société de prospérer est sa capacité à maintenir dans le temps des flux continus : le flux du travail, le flux des connaissances, le flux de la recherche, le flux de l’investissement, le flux de la coopération et le flux de la transmission entre générations.

Cette distinction modifie profondément le problème économique : il ne s’agit plus seulement de rechercher l’accumulation de richesses, mais de reproduire de façon continue des capacités humaines et productives qui fondent la prospérité d’une société.

J’insiste alors sur trois fonctions fondamentales de toute société prospère : produire, transmettre et investir. Produire permet de répondre aux besoins présents. Transmettre permet de conserver les acquis du passé. Investir permet de préparer les capacités futures. Une économie durable est celle qui réussit à organiser ces trois mouvements simultanément. Lorsqu’un de ces flux s’interrompt, la prospérité finit par s’affaiblir.

Ainsi se dessine progressivement l’idée centrale de l’ouvrage : la richesse n’est pas un stock à partager mais un flux à entretenir.

Les capacités humaines et les capacités productives

Pour comprendre ce qu'une société doit entretenir afin d'assurer sa prospérité, je distingue deux catégories de ressources fondamentales : les capacités humaines et les capacités productives. 

Les capacités humaines regroupent l'ensemble des qualités qui permettent aux individus d'agir dans la société : connaissances, qualifications, expérience, santé, créativité, aptitude à apprendre et à transmettre. Elles constituent la richesse vivante de toute communauté. Aucun outil, aucune organisation et aucune technologie ne peuvent produire de valeur sans les femmes et les hommes capables de les concevoir, de les utiliser et de les améliorer. 

Les capacités productives regroupent, quant à elles, l'ensemble des moyens qui permettent à ces capacités humaines de produire effectivement : entreprises, équipements, infrastructures, technologies, laboratoires, réseaux d'information et organisations collectives. Elles sont elles-mêmes le résultat de décennies, parfois de siècles, d'investissements et d'accumulation de savoir-faire. 

Au fond, ces deux réalités peuvent être ramenées à une distinction beaucoup plus simple : le travail et l'outil. Le travail apporte les connaissances, les compétences, l'expérience, la créativité et la capacité d'organisation. L'outil apporte la puissance productive accumulée sous forme d'équipements, de technologies, d'infrastructures et d'organisations. Les opposer revient à dissocier deux réalités qui n'existent qu'ensemble. Le travail sans outil demeure limité dans son efficacité ; l'outil sans travail reste inerte. Toute richesse naît de leur rencontre.

Cette complémentarité entraîne une conséquence essentielle. Si la richesse résulte de l'association du travail et de l'outil, alors sa pérennité dépend de la capacité de la société à reproduire simultanément l'un et l'autre. Une économie qui néglige l'investissement finit par épuiser son appareil productif. Une économie qui néglige la formation, la qualification ou la sécurité économique finit par affaiblir les capacités humaines dont dépend la production. Dans les deux cas, la création de richesse se dégrade progressivement.

Comment organiser la reproduction continue du travail et de l'outil ?

L'observation des économies développées révèle une remarquable stabilité dans la répartition de la valeur ajoutée. Sur longue période, environ deux tiers de la richesse créée reviennent au travail et un tiers alimentent l'investissement productif. Ce constat, largement documenté dans la littérature économique (Cotis, 2009), est le plus souvent analysé comme une régularité empirique.

Je propose une lecture différente. Cette stabilité n'est pas seulement le résultat de mécanismes économiques observables ; elle traduit une contrainte structurelle plus profonde. Toute société qui veut durer doit consacrer une partie de ce qu'elle produit au développement des femmes et des hommes qui créent la richesse, et une autre partie au renouvellement des outils qui permettent cette création.

Cette logique est aussi ancienne que l'agriculture elle-même. Le paysan sait qu'il ne peut pas consommer la totalité de sa récolte. Une partie doit être conservée et replantée l'année suivante. S'il mange toutes ses graines, il compromet sa capacité de production future. Sa prospérité ne dépend donc pas seulement de l'abondance de la récolte présente, mais de sa capacité à consacrer une partie de cette récolte à la préparation de la suivante.

Il en va de même pour l'économie dans son ensemble. Une société qui consommerait ou distribuerait l'intégralité de la richesse produite sans investir dans les femmes, les hommes et les outils dont dépend la production future finirait par appauvrir ses propres capacités. Une partie de la richesse créée doit donc être consacrée à la reproduction du travail vivant et une autre à celle de l'outil productif.

L'observation des économies développées suggère que cet équilibre s'établit naturellement autour des proportions suivantes : SU = 2/3 VA ; EEU = 1/3 VA. Environ deux tiers de la valeur ajoutée sont ainsi consacrés au développement des capacités humaines et un tiers au développement des capacités productives.

Cette répartition conduit à la formule centrale de Condate : VA = SU + EEU.

Valeur Ajoutée = Salaire Universel + Excédent d'Exploitation Universel

Cette équation constitue le cœur théorique du modèle. Elle exprime l'idée que la valeur ajoutée n'est pas un simple revenu disponible destiné à être consommé, distribué ou accumulé. Elle constitue le mécanisme par lequel une société reproduit les conditions mêmes de sa prospérité.

Le Salaire Universel (SU) représente la part de la valeur ajoutée consacrée au développement du travail vivant. Il finance la qualification, l'expérience, la transmission des savoirs, l'autonomie économique et la sécurité nécessaire au développement des personnes. Il joue en quelque sorte le rôle des semences humaines de l'économie : il garantit que les capacités de production futures seront au moins égales, et idéalement supérieures, à celles d'aujourd'hui.

L'Excédent d'Exploitation Universel (EEU) représente la part consacrée au développement de l'outil collectif de production. Il finance l'investissement, la recherche, l'innovation, le renouvellement des équipements, les infrastructures et les réserves nécessaires à la préparation de l'avenir. Il constitue l'équivalent économique des semences matérielles qui permettront les productions futures.

La nouveauté du modèle ne réside donc pas principalement dans les proportions elles-mêmes. Elle réside dans leur interprétation. Ce qui est aujourd'hui perçu comme une répartition entre revenus du travail et revenus du capital devient un mécanisme explicite de reproduction des deux facteurs réels de la production : le travail vivant et l'outil productif.

La formule complète peut ainsi être résumée de la manière suivante :

VA = SU + EEU ; SU = 2/3 VA ; EEU = 1/3 VA

À travers cette formulation, la valeur ajoutée change de statut. Elle n'est plus envisagée comme une richesse destinée à l'accumulation patrimoniale ou au partage entre intérêts concurrents. Elle devient un flux organisé dont la finalité est de préserver, développer et transmettre les capacités humaines et productives dont dépend la création de richesse. Une société prospère n'est donc pas celle qui accumule le plus de patrimoine, mais celle qui reproduit le mieux son travail vivant et son outil productif. C'est dans cette capacité de reproduction élargie que réside, selon moi, le fondement économique de la prospérité durable.

Le salaire universel et la citoyenneté économique

Le premier pilier du système est le salaire universel. Son objectif est de garantir la reproduction et le développement continus des capacités humaines.

Je défends l'idée que les systèmes actuels font dépendre excessivement la sécurité économique de l’occupation d’un emploi. Lorsqu’une personne perd son poste, elle risque également de perdre une grande partie de ses ressources. Cette situation lui paraît paradoxale. Les capacités d’un individu ne disparaissent pourtant pas lorsqu’il change d’activité ou traverse une période de transition.

Je propose donc de rattacher la reconnaissance économique à la personne elle-même plutôt qu’à l’emploi occupé. Cette reconnaissance prend la forme de la qualification.

La qualification est présentée comme un patrimoine personnel. Elle ne correspond pas seulement à un diplôme ou à un métier. Elle exprime la capacité reconnue d’un individu à participer durablement à la création de richesse. Contrairement au patrimoine financier, elle ne peut être ni vendue, ni achetée, ni transmise par héritage. Elle appartient exclusivement à la personne et évolue avec elle tout au long de la vie.

À partir de cette idée émerge la notion de citoyenneté économique. Dès son entrée dans la vie adulte, chaque individu reçoit une qualification initiale et le revenu correspondant. Il devient ainsi membre à part entière de la communauté économique. Sa place dans la société n’est plus conditionnée à la détention préalable d’un emploi ou d’un patrimoine. Elle est fondée sur la reconnaissance de ses capacités humaines.

Cette transformation modifie également la signification de l’emploi. Celui-ci ne constitue plus uniquement un moyen de subsistance. Il devient avant tout une activité de contribution à la société. J’élargis alors considérablement sa définition. Le travail productif demeure central, mais la formation, la recherche, certaines responsabilités syndicales, associatives ou politiques peuvent également être reconnues comme des formes légitimes d’emploi.

Conséquence : la fin de la logique indemnitaire
Dans les institutions actuelles, l'exercice de responsabilités politiques, syndicales ou associatives donne généralement lieu à des indemnités destinées à compenser une perte de revenu liée à l'abandon partiel ou total d'une activité professionnelle.
Dans le cadre de Condate, cette logique perd sa raison d'être. Puisque le revenu est attaché à la qualification de la personne et non à l'emploi qu'elle occupe à un moment donné, l'exercice d'un mandat ou d'une responsabilité reconnue n'entraîne plus de perte de revenu à compenser.
Une fonction élective, un mandat syndical ou une responsabilité associative deviennent des formes particulières de contribution à la collectivité, au même titre que l'enseignement, la recherche ou l'activité productive. Elles peuvent être prises en compte dans la progression de l'expérience et de la qualification, mais ne nécessitent plus la mise en place de dispositifs spécifiques d'indemnisation.
Le système passe ainsi d'une logique de compensation à une logique de reconnaissance : ce n'est plus la perte d'un emploi qui est indemnisée, mais la contribution à la société qui est reconnue.

Cette approche repose sur une idée simple : la création de richesse ne se limite pas à la production immédiate de biens et de services. Former, chercher, transmettre ou représenter constituent également des activités qui développent les capacités collectives de la société.

Enfin, le salaire universel comprend une dimension évolutive fondée sur l’expérience. L’expérience représente l’accumulation progressive de compétences et de savoir-faire tout au long de la vie. Chaque période d’activité reconnue contribue à enrichir le patrimoine personnel de qualification. La progression salariale devient ainsi la traduction du développement continu des capacités humaines plutôt que la simple conséquence de la négociation sur le marché du travail.

L’excédent d’exploitation universel et l’investissement permanent

Le second pilier de Condate concerne les capacités productives.

J’observe qu’aucune société ne peut prospérer durablement sans investir. Les équipements doivent être renouvelés, les infrastructures entretenues, les technologies modernisées et la recherche constamment alimentée. Pourtant, dans les systèmes actuels, ces investissements dépendent largement des décisions des détenteurs de capitaux ou des conditions de financement offertes par les marchés.

Je propose une autre logique dans Condate. De la même manière que les capacités humaines bénéficient du salaire universel, les capacités productives doivent bénéficier d’un mécanisme permanent garantissant leur reproduction.

C’est la fonction de l’Excédent d’Exploitation Universel.

Une part fixe de la valeur ajoutée, correspondant à environ un tiers, est destinée à financer l’investissement, l’innovation, le renouvellement des équipements, les réserves financières et la préparation de l’avenir. L’investissement cesse ainsi d’être une conséquence éventuelle de la rentabilité pour devenir une fonction normale et permanente de l’économie.

Le mécanisme repose sur une logique simple : chaque production actuelle doit préparer les productions futures. Une société qui cesse d’investir peut continuer à vivre quelque temps sur les acquis du passé, mais ses capacités productives finiront inévitablement par se dégrader. À l’inverse, une société qui investit continuellement renforce sa capacité à faire face aux transformations économiques, technologiques et environnementales.

L’Excédent d’Exploitation Universel joue ainsi le rôle d’un moteur permanent de renouvellement du potentiel productif collectif.

L’entreprise comme institution de transmission

Ma réflexion aboutit finalement à une redéfinition du rôle de l’entreprise.

Lorsqu’une entreprise est créée, son existence dépend largement du capital apporté par ses fondateurs et ses investisseurs. Cependant, au fil du temps, la situation évolue profondément. Les équipements initiaux sont remplacés, les infrastructures sont modernisées et le patrimoine productif se développe grâce à l’activité collective de générations successives de travailleurs, de dirigeants et d’investisseurs.

Cette évolution conduit Condate à distinguer la propriété patrimoniale de la propriété d’usage. La première reste attachée au capital apporté. La seconde concerne la gouvernance de l’entreprise et repose sur la contribution effective à son développement. Plus une organisation dépend du travail collectif accumulé au fil du temps, plus il devient légitime que ce collectif participe à son orientation.

À travers cette idée apparaît une nouvelle vision de l’entreprise. Celle-ci n’est plus seulement une propriété privée ou un véhicule d’investissement. Elle devient une institution transgénérationnelle. Chaque génération y reçoit un patrimoine construit par les précédentes, l’enrichit à son tour puis le transmet à celles qui suivront.

Cette logique de transmission résume finalement l’ensemble du projet Condate. La richesse n’est plus envisagée comme un stock à accumuler ou à protéger. Elle est conçue comme un ensemble de capacités humaines et productives qu’il convient de développer continuellement. La liberté repose sur la sécurité économique permettant à chacun de construire sa vie. L’égalité repose sur l’accès aux capacités nécessaires à l’autonomie. La fraternité repose sur la reconnaissance du caractère collectif et intergénérationnel de la création de richesse.

Ainsi, le thème central du livre n’est pas le partage d’un patrimoine existant, mais de comprendre comment une société peut transmettre aux générations futures davantage de connaissances, davantage de capacités et davantage de possibilités qu’elle n’en a elle-même reçues. C’est cette ambition qui fait de Condate non seulement un projet économique, mais également une réflexion sur le type de civilisation que nous souhaitons construire pour le 21ème siècle.