Face à l’extension des formes d’emploi précaires et à la fragmentation des droits, le « nouveau statut du travail salarié » porté par la CGT propose une rupture : sécuriser les parcours en attachant les droits à la personne plutôt qu’au contrat. Une refonte ambitieuse qui entend faire de la lutte contre la précarisation un principe structurant du modèle social.
La précarisation du travail n’est plus une tendance marginale : elle constitue désormais un trait structurant du salariat contemporain. Multiplication des contrats courts, développement du travail indépendant contraint, parcours discontinus, inégalités d’accès aux droits : autant de phénomènes qui traduisent une transformation profonde du rapport à l’emploi. À mesure que les formes d’activité se diversifient, la protection des travailleurs, elle, reste ancrée dans un modèle ancien, fondé sur la stabilité du contrat de travail. De ce décalage naît une insécurité croissante, qui touche désormais une part importante de la population active.
Ce constat est largement partagé. Mais les réponses divergent. Là où certaines politiques privilégient l’adaptation des travailleurs à un marché du travail flexible, la CGT propose une autre voie : transformer les règles du jeu en profondeur. C’est le sens du « nouveau statut du travail salarié » (NSTS), conçu comme une réponse globale à la précarisation.
Le point de départ est simple : aujourd’hui, les droits des salariés dépendent de leur contrat, de leur entreprise et de leur branche. Cette organisation produit des inégalités importantes et rend les parcours professionnels vulnérables. Changer d’emploi, c’est souvent perdre des droits, en matière de revenu, de formation ou de protection sociale. Dans un contexte où la mobilité est devenue la norme, cette situation n’est plus soutenable. Comme le souligne la CGT, les ruptures de contrat entraînent fréquemment « la privation de droits essentiels » et fragilisent durablement les trajectoires.
Le NSTS propose de rompre avec cette logique en opérant un basculement décisif : attacher les droits à la personne plutôt qu’au contrat de travail. Il s’agirait de garantir à chaque salarié, tout au long de sa vie professionnelle, des droits cumulés, progressifs, transférables d’une entreprise à l’autre et opposables à tout employeur.
Ce principe constitue une réponse directe à la précarisation. En effet, ce qui caractérise cette dernière, ce n’est pas seulement l’instabilité de l’emploi, mais la discontinuité des droits. C’est précisément cette discontinuité que le NSTS cherche à abolir. En assurant la portabilité des droits, il transforme la mobilité subie en parcours maîtrisé.
Au cœur du dispositif se trouve la notion de sécurité sociale professionnelle. Celle-ci vise à garantir la continuité des droits sociaux – formation, protection sociale, revenus – indépendamment des situations d’emploi. Là où le système actuel fait des périodes de chômage ou de transition des moments de rupture, le NSTS entend les sécuriser collectivement. Il ne s’agit plus seulement de gérer les conséquences du chômage, mais d’organiser la continuité des droits dans un marché du travail devenu mobile. La CGT résume cette ambition : lutter contre la précarité en « sécurisant les parcours » et en garantissant la continuité des protections.
Cette approche renverse la perspective dominante. Plutôt que d’adapter les protections à la flexibilité du marché, elle propose d’imposer des garanties stables à un environnement instable. En ce sens, le NSTS s’oppose frontalement à une logique qui tend à transférer les risques économiques vers les individus. Or, cette individualisation du risque constitue l’un des moteurs de la précarisation contemporaine.
Le projet de la CGT repose également sur un socle de droits renforcés : droit à un emploi stable, progression salariale liée à la qualification, accès effectif à la formation tout au long de la vie, organisation du travail respectueuse de la vie personnelle. Ces droits ne sont pas pensés comme des avantages ponctuels, mais comme des garanties structurantes permettant d’inscrire les trajectoires dans la durée. Ils visent à réduire les inégalités qui résultent de la segmentation du marché du travail et à limiter la concurrence entre salariés.
Car la précarisation ne se résume pas à l’instabilité individuelle : elle est aussi un phénomène collectif de mise en concurrence. La multiplication des statuts – intérimaires, sous-traitants, auto-entrepreneurs – fragilise les garanties collectives et affaiblit les solidarités professionnelles. Comme le souligne la CGT, l’externalisation et la précarité ont été utilisées pour réduire le niveau des droits et « renforcer les mises en concurrence entre salariés ».
Le NSTS entend répondre à cette fragmentation en construisant un socle commun de droits interprofessionnels. Il ne s’agit pas seulement de protéger les individus, mais de recréer des garanties collectives à l’échelle de l’ensemble du salariat. Ce faisant, il s’oppose à une logique de différenciation croissante des protections, qui constitue un levier majeur de la précarisation.
Cette dimension collective se retrouve dans un autre aspect essentiel du projet : la démocratie au travail. La précarisation s’accompagne souvent d’un affaiblissement du pouvoir des salariés, réduits à une position d’exécutants dans des organisations du travail de plus en plus contraignantes. Le NSTS propose de renverser cette tendance en développant des droits d’intervention, d’expression et de participation. Il s’agit de permettre aux salariés de devenir acteurs de leur travail, capables d’en discuter le contenu, l’organisation et le sens.
Cette ambition soulève néanmoins une question centrale : celle de l’articulation entre droits individuels et droits collectifs. En attachant les droits à la personne, le NSTS pourrait être perçu comme renforçant une logique individualiste. Mais pour la CGT, il en va autrement. Les droits individuels ne sont effectifs que s’ils s’appuient sur des garanties collectives : financement mutualisé, négociation collective, rôle des syndicats. Autrement dit, l’individualisation des droits vise à sécuriser les parcours, tandis que leur caractère collectif garantit leur effectivité.
Ce point est décisif pour comprendre la portée du projet. La précarisation actuelle résulte en grande partie d’une individualisation des risques sans socialisation des protections. Le NSTS propose l’inverse : individualiser les droits pour les rendre continus, tout en socialisant leur garantie. C’est ce double mouvement qui lui permet de s’opposer structurellement à la précarisation.
Reste la question de la faisabilité. Mettre en œuvre un tel modèle suppose une transformation profonde du droit du travail et de la protection sociale, ainsi qu’un effort de financement important. Ces défis sont réels et nourrissent les débats. Mais ils ne doivent pas masquer l’enjeu de fond : adapter notre modèle social à des formes de travail qui ont profondément évolué.
Car l’alternative est connue. Si les droits restent liés au contrat de travail dans un monde où celui-ci devient de plus en plus instable, la précarisation continuera de progresser. À l’inverse, en attachant les droits à la personne et en garantissant leur continuité, le NSTS offre une voie pour sécuriser les parcours sans renoncer à la mobilité.
Conclusion
Le nouveau statut du travail salarié ne constitue pas une simple réforme technique : il propose une autre manière de penser la protection des travailleurs. En s’attaquant à la discontinuité des droits, à la mise en concurrence des salariés et à l’individualisation des risques, il entend répondre à l’un des défis majeurs de notre temps : la précarisation du travail.
Dans un contexte où l’instabilité devient la norme, la question n’est plus de savoir s’il faut sécuriser les parcours, mais comment. Le NSTS apporte une réponse claire : non pas en adaptant les individus à la précarité, mais en transformant les règles pour garantir durablement leurs droits.