28 juin 2026

Hériter ou produire : pour une nouvelle grammaire des revenus

La lutte des classes n’a pas disparu. Elle a changé de forme.

Le débat sur les inégalités reste structuré par l’opposition entre travail et capital, héritée de la lutte des classes. Mais à mesure que l’héritage et les plus-values prennent une place croissante, cette grille de lecture montre ses limites. Une autre distinction s’impose : entre revenus récurrents et revenus exceptionnels.

Une opposition historique devenue insuffisante

Le débat public français reste profondément marqué par une opposition structurante : celle du travail contre le capital. Cette opposition n’est pas neutre. Elle est le produit d’une histoire, celle de la lutte des classes, qui a façonné la répartition des richesses au cours du 20ème siècle.

Le salariat, les protections sociales, la fiscalité progressive : tout cela est issu d’un rapport de force entre ceux qui produisent et ceux qui possèdent. Il serait illusoire de nier cette réalité. Mais s’en tenir à cette grille de lecture ne suffit plus.

Car le capital lui-même a changé. Et avec lui, la nature des inégalités. Opposer simplement travail et capital revient aujourd’hui à mélanger des réalités très différentes. Un dividende régulier et une plus-value exceptionnelle n’ont pas le même rôle. Un salaire construit dans le temps et un héritage reçu en une fois ne participent pas des mêmes mécanismes.

La lutte des classes éclaire encore les rapports de pouvoir. Mais elle ne suffit plus à décrire ce qui fabrique désormais les écarts.

Repenser le revenu : continuité contre rupture

Une autre distinction devient nécessaire : celle entre revenus récurrents et revenus exceptionnels.

  • Les revenus récurrents - salaires, revenus professionnels, dividendes réguliers - reposent sur la continuité. Ils s’inscrivent dans le temps, structurent les trajectoires, permettent une projection.
  • Les revenus exceptionnels - plus-values, dons, héritages - relèvent de la rupture. Ils sont ponctuels, souvent massifs, et dépendent moins d’un effort prolongé que d’un événement ou d’une position initiale.

Cette distinction permet de mieux comprendre les inégalités contemporaines. Car ce ne sont ni les salaires ni même les revenus réguliers du capital qui produisent les écarts les plus spectaculaires. Ce sont les revenus exceptionnels. Ceux qui, en un instant, modifient une position sociale sans passer par une trajectoire.

Redonner une structure au salaire et au mérite

Pour que cette distinction ait un sens, encore faut-il restructurer le cœur du système : le salaire. Un salaire ne peut pas être réduit à une rémunération instantanée. Il doit être une trajectoire organisée autour de deux principes : la qualification et l’expérience.

La qualification fixe un point de départ clair, reconnu collectivement. À qualification égale, le salaire initial doit être stable et lisible.

L’expérience, elle, structure la progression. Une carrière doit suivre une dynamique prévisible : pour une même qualification, un individu doit voir son salaire évoluer progressivement, jusqu’à atteindre, en fin de parcours, un niveau élevé - par exemple le double du salaire initial.

Cette progression n’est pas un privilège. Elle est la traduction d’un engagement dans le temps.

Elle suppose aussi une redéfinition du travail. Une référence commune - par exemple 32 heures hebdomadaires - permet de stabiliser la contribution attendue, sans organiser la compétition par le temps.

La retraite prolonge cette logique : un niveau autour de 75 % du dernier salaire reconnaît la trajectoire, en ouvrant un temps libéré de toute contrainte.

Dans ce cadre, le salaire devient un véritable revenu récurrent structurant.

Mais le mérite ne se réduit pas à la durée. Il suppose aussi une reconnaissance différenciée : c’est le rôle des gratifications. Primes, intéressement, dividendes réguliers peuvent légitimement récompenser une performance, une initiative, une contribution exceptionnelle. Elles ne doivent pas structurer la trajectoire, mais la compléter. Elles sont l’espace du mérite.

L’arbitraire des revenus exceptionnels

C’est ici que se situe le problème central. Car les revenus exceptionnels - héritages, dons, certaines plus-values - ne relèvent ni de la continuité ni du mérite. Ils relèvent de la réception. Ils introduisent une rupture. Ils peuvent transformer une vie en une seule occurrence, sans correspondre à un effort ou à une contribution dans le temps.

Or ce sont précisément ces revenus qui concentrent les écarts les plus importants.

La lutte des classes permet de comprendre pourquoi certains groupes possèdent plus que d’autres. Mais elle ne permet pas, à elle seule, de distinguer ce qui, dans ces revenus, relève de la construction, du mérite ou de l’arbitraire.

C’est pourtant cette distinction qui devient décisive.

Une société peut tolérer des écarts. Elle ne peut durablement légitimer que des écarts compréhensibles.

Les revenus récurrents construisent. Les gratifications reconnaissent. Les revenus exceptionnels déséquilibrent.

Une fiscalité cohérente devrait suivre cette logique :

  • alléger ce qui relève de la production dans le temps ;
  • encadrer ce qui relève du mérite ;
  • et réguler fortement ce qui relève de l’avantage reçu.

Ce déplacement ne nie pas la lutte des classes. Il la prolonge.

* * *

Une société ne s’effondre pas quand les inégalités existent. Elle vacille quand elles cessent d’avoir un sens. Tant que l’on confond ce qui se construit avec ce qui s’hérite, ce qui se mérite avec ce qui se reçoit, le débat restera faussé. La lutte des classes rappelait qu’il y avait un conflit. La nouvelle grammaire des revenus révèle un déséquilibre plus profond : celui entre trajectoires et ruptures, entre contribution et captation.

Si l’on veut encore croire au mérite, il faudra accepter une évidence simple et radicale : tout revenu n’a pas la même légitimité. Et une société qui ne tranche pas cette question finit toujours par en subir les conséquences.