Mes deux précédents textes ont suscité une critique récurrente : en questionnant le financement de la protection sociale et le rôle du travail, je porterais en réalité une remise en cause de l’État lui-même. Cette interprétation mérite d’être prise au sérieux, car elle n’est pas sans fondement. Mais elle passe à côté de l’essentiel. Ce que je propose n’est pas de réduire l’État, mais de le libérer de ce qui, aujourd’hui, l’empêche d’exercer pleinement sa fonction politique.
Non, je ne veux pas la disparition de l’État. Je veux qu’il cesse d’être empêché d’agir.
Libérer l’Etat du poids de la protection sociale et de la santé
Il est frappant de constater à quel point toute critique de l’organisation actuelle du financement de la protection sociale et de la santé est immédiatement interprétée comme une critique de l’État lui-même. À bien y regarder, cette interprétation n’a rien d’absurde. Elle est même, dans une certaine mesure, légitime. Car au fil du temps, l’État s’est trouvé si étroitement associé à ces mécanismes qu’il est devenu difficile de distinguer ce qui relève de son existence propre de ce qui relève des fonctions qu’il assume.
Autrement dit, contester ces mécanismes revient presque spontanément à sembler contester l’État lui-même.
Mais si cette lecture est compréhensible, elle ne correspond pas à l’objectif poursuivi dans mes articles. Car il ne s’agissait pas de remettre en cause l’État en tant que tel, mais précisément d’interroger cette confusion, devenue si forte qu’elle empêche aujourd’hui de penser autrement son rôle. Ce que je propose n’est donc pas de prolonger cette assimilation jusqu’à en tirer la conclusion qu’il faudrait s’en passer, mais au contraire de la défaire, afin de redonner à l’État une consistance propre.
Ce malentendu ne peut être dissipé sans revenir à l’histoire.
L’étatisation de la Sécurité sociale
Avant la Sécurité sociale, la protection sociale se cherche. Elle n’est pas inexistante, mais fragmentée, hétérogène, en constante expérimentation. Mutuelles ouvrières, initiatives patronales, premières assurances sociales : la solidarité existe déjà, mais elle n’est ni unifiée ni stabilisée. Elle relève de multiples acteurs, de multiples logiques, parfois contradictoires, souvent locales.
La création de la Sécurité sociale en 1945 marque un tournant décisif. Elle ne constitue pas simplement une extension de l’État social : elle est une tentative d’organisation cohérente de la solidarité à l’échelle du pays. Mais cette organisation ne repose pas, à l’origine, sur un État omniprésent. Elle s’appuie sur une logique profondément politique : celle d’une gestion par les intéressés eux-mêmes. Ce sont les représentants des salariés et des employeurs qui participent à la gouvernance. Le lien entre cotisation et droit, entre financement et décision, est alors central.
Ce point est essentiel. Car il permet de comprendre que la protection sociale française n’est pas née comme une fonction administrative de l’État, mais comme une institution sociale enracinée dans le travail et dans des formes de démocratie sociale.
C’est cette logique qui va progressivement se transformer.
En 1967, les ordonnances réorganisent en profondeur le système. La gestion paritaire (50-50) est instaurée qui donne la maîtrise de l’institution aux employeurs et l’État y prend une place croissante, tandis que les caisses sont séparées et que le pilotage se centralise. Ce moment marque une inflexion décisive : la protection sociale cesse d’être un espace de décision autonome pour devenir davantage un domaine administré.
Ce mouvement ne s’arrête pas là.
L’appauvrissement de la Sécurité sociale
À partir des années 1990, c’est la nature même du financement qui se modifie. La création de la contribution sociale généralisée (la CSG) introduit une fiscalisation progressive du système. Parallèlement, les exonérations de cotisations se multiplient. Le lien entre travail, cotisation et droits s’affaiblit.
Ce double déplacement - celui de la gouvernance et celui des ressources - transforme en profondeur l’équilibre initial.
D’un côté, la démocratie sociale recule. Les acteurs directement concernés ont prise de moins en moins directe sur les mécanismes qui les régissent. La décision s’éloigne, se technicise, se concentre.
De l’autre, le financement se détache du travail. Il s’élargit, se diversifie, mais perd en lisibilité et en ancrage. Ce qui relevait d’un salaire socialisé devient peu à peu une ressource fiscale parmi d’autres.
Ce n’est pas nécessairement un appauvrissement du système en termes de moyens. Mais c’est une transformation de sa nature. Et c’est cette transformation qui a un effet en retour sur l’État lui-même.
Car à mesure que la protection sociale est recentrée dans l’appareil d’État, à mesure qu’elle dépend de plus en plus de la fiscalité, elle pèse de manière croissante sur son fonctionnement. L’État devient le garant de son financement, le gestionnaire de ses équilibres, le responsable de ses ajustements.
Ce faisant, il se trouve pris dans une contradiction.
D’un côté, il est sommé de répondre à des besoins sociaux toujours plus importants : santé, vieillissement, précarités, transitions économiques. De l’autre, il doit en permanence sécuriser les ressources nécessaires à ces réponses, dans un contexte où le travail - socle historique du financement - se transforme, se fragmente, se raréfie dans certaines formes.
Le cœur de son action se déplace alors.
Il ne s’agit plus prioritairement de définir des orientations, mais de garantir des équilibres. Il ne s’agit plus de conduire, mais de tenir. La fiscalité devient le centre de gravité du débat public, l’horizon indépassable des réformes, la contrainte première de toute décision.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la distinction entre travail captif et travail choisi.
Recentrer la société sur le travail
Lorsque le travail porte une part déterminante du financement collectif, il cesse d’être une simple activité économique. Il devient une obligation systémique. Il faut travailler, non seulement pour vivre, mais pour faire tenir l’édifice social.
Cette contrainte est diffuse, rarement formulée comme telle. Mais elle est structurante. Elle enferme les individus dans des trajectoires contraintes, elle limite les expérimentations, elle rend plus difficile l’adaptation aux mutations.
Et elle enferme également l’État.
Car un État dépendant du travail pour financer la protection sociale ne peut pas librement en repenser l’organisation. Toute évolution devient un risque. Toute transformation est soumise à l’épreuve immédiate du financement.
C’est cette double capture - du travail et de l’État - que je propose de dépasser.
Non pas en supprimant la protection sociale. Non pas en affaiblissant l’État. Mais en redéfinissant leurs relations.
Car la véritable question n’est pas de savoir s’il faut moins d’État, mais quel État nous voulons.
Voulons-nous un État dont la fonction principale est devenue d’organiser la collecte de ressources pour financer des systèmes dont il ne maîtrise ni l’origine ni les dynamiques profondes ? Ou voulons-nous un État capable de définir des priorités, de répondre aux besoins, d’orienter le développement économique et social ?
Libérer l’État du poids du financement de la protection sociale et de la santé, ce n’est pas abandonner ces domaines. C’est au contraire leur redonner une cohérence, en cessant de les faire reposer presque exclusivement sur lui et sur la fiscalité.
C’est rouvrir la possibilité d’une organisation de la solidarité qui ne soit pas entièrement absorbée par l’appareil d’État, et qui permette à celui-ci de retrouver sa fonction politique.
Un État libéré pourrait alors se recentrer sur ce qu’il est le seul à pouvoir faire : penser le long terme, organiser les choix collectifs, conduire l’économie à partir des besoins plutôt que de la seule contrainte budgétaire.
Il pourrait sortir de la gestion permanente pour retrouver une capacité d’orientation.
Il pourrait redevenir un État politique.
C’est pourquoi la critique qui m’a été adressée appelle une réponse claire : non, je ne défends pas la disparition de l’État. Je refuse qu’il disparaisse derrière les fonctions qui l’absorbent. Je refuse qu’il se réduise à la fiscalité.
Ce que je propose, c’est de lui rendre une autonomie de pensée et d’action. De lui permettre de cesser d’être un État empêché.
Car c’est peut-être là le véritable enjeu de notre moment historique.
Non pas choisir entre plus ou moins d’État. Non pas opposer protection et liberté. Mais décider si nous acceptons de maintenir un système qui enferme à la fois le travail, la solidarité et l’action publique dans une même contrainte - ou si nous voulons ouvrir un autre chemin.
Un chemin où la solidarité reste centrale, mais cesse d’être un poids qui écrase l’État.
Un chemin où le travail redevient un choix, et non un support obligé du système.
Un chemin où l’État retrouve enfin sa capacité à agir, à orienter, à décider.
Ce chemin n’est pas écrit. Il suppose un débat, des choix, une volonté collective. Je propose le salaire universel à chaque résident de plus de 18 ans pour assurer une protection sociale robuste et non coûteuse et la cotisation pour financer les dépenses de santé.
Mais une chose est certaine : il ne pourra s’ouvrir que si l’on accepte, d’abord, de lever le malentendu. Je ne veux pas moins d’État. Je veux un État qui puisse, de nouveau, faire de la politique.