29 juin 2026

Derrière la crise des retraites, une erreur fondamentale sur le travail.

Derrière la crise des retraites, une erreur fondamentale sur le travail.

On nous répète que les retraites coûtent trop cher. Et si c’était notre définition du travail qui nous coûtait si cher ?

Le débat français sur les retraites est enfermé dans une fausse évidence : les actifs paieraient pour des retraités devenus inactifs. De ce postulat découle une succession de réformes comptables, toutes vouées à l’échec, car elles refusent de voir ce qui est sous nos yeux. Après 60 ans, des millions de personnes continuent de travailler - autrement. Et si la retraite était non pas une charge, mais le salaire de ce travail invisible ? Le modèle Condate propose une rupture radicale : reconnaître enfin que la production de richesse ne s’arrête pas aux portes de l’emploi.

Le travail

Il faut revenir au point de départ, à ce que nous croyons savoir. Nous croyons que travailler, c’est occuper un emploi. Nous croyons qu’un salaire rémunère une production mesurable, intégrée au marché. Et nous croyons que la retraite est le moment où cela s’arrête. On cesse de produire, donc d’être payé ; on devient dépendant de ceux qui continuent à travailler.

Ce récit est profondément ancré. Il structure les discours politiques, les modèles économiques, les réformes successives. Il produit aussi, mécaniquement, le diagnostic anxieux que l’on nous sert depuis des décennies : trop de retraités, pas assez d’actifs, un système en déséquilibre permanent. Il faut travailler plus longtemps, cotiser davantage, ajuster sans cesse les paramètres d’une machine devenue incontrôlable.

Mais ce récit repose sur une fiction. Une fiction si évidente qu’on ne la voit plus : celle d’un retraité inactif.

La retraite

Car enfin, qui peut sérieusement soutenir que les millions de personnes passées 60 ans cessent toute contribution utile à la société ? Qui peut prétendre que le lien social, le soin apporté aux proches, la transmission des savoirs, l’engagement associatif, le soutien discret mais indispensable aux familles et aux territoires ne sont pas du travail ? Ce travail existe, il est massif, il est structurant. Simplement, il n’est pas reconnu, parce qu’il ne passe pas par le marché.

C’est là que le système actuel révèle sa limite la plus profonde : il réduit le travail à l’emploi. Tout ce qui échappe à cette forme disparaît des radars économiques. Et ce qui disparaît ne peut pas être payé. Alors on invente une autre catégorie : la retraite. Une catégorie hybride, ni tout à fait salaire, ni tout à fait assistance, qui permet de verser un revenu sans reconnaître ce qu’il rémunère réellement.

De cette confusion naît le « problème des retraites ». Il n’est pas démographique ; il est conceptuel.

Condate

Le modèle Condate prend le problème à la racine. Il ne propose pas une énième réforme technique. Il propose de changer la question. Il affirme que le travail ne se réduit pas à l’emploi, et que la retraite n’est rien d’autre que la poursuite du travail sous une autre forme. Ce que nous appelons « retraite » est en réalité le moment où la société reconnaît - souvent sans le dire - une autre manière de contribuer.

Dès lors, la solution devient d’une simplicité désarmante. La retraite n’est plus une prestation, ni un droit différé, ni une compensation. Elle devient un salaire. Le salaire du travail accompli après 60 ans, hors du marché, mais au cœur du fonctionnement social. Un salaire fixé non pas par la charité ni par l’équilibre d’une caisse, mais par une règle claire : 75 % du dernier salaire pour une carrière complète.

Cette règle n’est pas seulement pratique. Elle est profondément politique. Elle affirme qu’une vie de travail ne s’interrompt pas brutalement pour basculer dans l’inutilité. Elle affirme que la contribution sociale ne disparaît pas, qu’elle change de forme. Elle affirme enfin que le travail non marchand mérite reconnaissance - et donc rémunération.

À partir de là, tout le paysage se transforme.

Le « problème des retraites » résolu.

Le fameux déséquilibre entre actifs et retraités cesse d’être une fatalité. Il reposait sur une distinction artificielle entre ceux qui produisent et ceux qui ne produisent pas. Mais si l’on reconnaît que les retraités continuent à produire de la valeur, autrement, cette frontière s’efface. Le problème n’est plus de financer des inactifs, mais de répartir la richesse entre différentes formes de travail.

Le « trou des retraites » disparaît avec la catégorie qui le produisait. Ce n’est plus un déficit à combler par l’État, au prix de montages financiers toujours plus complexes et toujours plus opaques. C’est un choix de société, assumé, qui consiste à consacrer une part de la richesse collective à ce travail invisible que nous savons indispensable.

Ce déplacement est décisif. Il met fin à l’hypocrisie d’un système qui prétend tout mesurer, tout calculer, tout piloter, alors qu’il ignore une part essentielle de ce qui fait tenir la société. Il met fin aussi à la dépendance permanente à un État devenu gestionnaire de pénurie, obligé de corriger en permanence les effets d’un modèle mal posé.

Bien sûr, une telle vision dérange. Elle dérange parce qu’elle remet en cause des décennies de pensée économique centrée sur le marché. Elle dérange parce qu’elle rend visible ce qui était commode de laisser dans l’ombre. Elle dérange enfin parce qu’elle oblige à poser la seule vraie question : quelle part de notre richesse sommes-nous prêts à consacrer à ce qui ne se vend pas ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Non pas d’un réglage technique, mais d’un choix de civilisation.

On peut continuer à retarder l’âge de départ, à ajuster les cotisations, à bricoler des équilibres fragiles. On peut continuer à faire semblant de croire que le problème est démographique, comptable, inévitable. On peut continuer à engraisser le « mammouth » administratif, tout en prétendant le réformer.

Ou bien on peut accepter de voir ce que nous savons déjà : que la richesse d’une société ne se limite pas à ce qui passe par le marché, et que le travail ne s’arrête pas avec l’emploi.

Alors la retraite cesse d’être un problème. Elle redevient ce qu’elle aurait toujours dû être : la reconnaissance d’un travail que nous avons trop longtemps refusé de voir.

Et peut-être, à ce moment-là seulement, pourra-t-on dire que nous avons vraiment commencé à dégraisser le mammouth.