Depuis quarante ans, le débat économique français tourne en boucle. Comment financer les retraites ? Comment financer les hôpitaux ? Comment financer la transition écologique ? Comment financer la réindustrialisation ? Comment financer l'école, la recherche, les infrastructures ou le logement ? À écouter les responsables politiques, les chefs d'entreprise, les économistes ou les institutions internationales, une même évidence semble s'imposer : l'argent manque. Toujours. Les entreprises manquent de capitaux. Les services publics manquent de moyens. Les collectivités locales manquent de ressources. L'État manque de marges budgétaires. L'économie contemporaine ressemble ainsi à une gigantesque organisation de la pénurie où chacun se dispute une ressource jugée insuffisante. Mais si le problème était posé à l'envers ?
Et si la véritable question n'était pas de trouver davantage d'argent, mais de comprendre comment circule la richesse déjà produite ?
C'est précisément le point de départ du modèle Condate. Derrière ses propositions sur le salaire universel, la fiscalité successorale ou la gouvernance des entreprises se cache une idée beaucoup plus simple : une société produit déjà chaque année les ressources dont elle a besoin pour vivre, investir et financer ses biens communs. Le véritable enjeu consiste à organiser leur circulation.
Cette intuition est résumée par un schéma. Quelques rectangles, quelques flèches, quelques équations. En apparence, rien de spectaculaire. Pourtant, ce dessin contient probablement la totalité de la logique du projet.
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| Schéma macroéconomique du modèle Condate |
La première surprise est qu'il ne commence ni par l'argent, ni par les banques, ni par les marchés financiers. Il commence par la valeur ajoutée. C'est un choix loin d'être anodin.
Dans le débat public, la richesse est souvent confondue avec le patrimoine, la monnaie ou les actifs financiers. Pourtant, aucune société ne vit réellement de ses stocks de richesse. Une usine qui ne produit plus, un diplôme qui n'est plus transmis, un réseau électrique mal entretenu ou un hôpital privé de personnel perdent rapidement leur valeur.
Ce qui fait vivre une société, ce sont les flux : le flux quotidien du travail, le flux des connaissances, le flux de l'énergie, le flux des soins, le flux de la production, le flux des investissements.
Une société ne vit pas des richesses qu'elle possède, mais des richesses qu'elle est capable de recréer chaque jour.
À partir de cette idée, le schéma propose une rupture discrète mais profonde. Au lieu de se demander comment répartir des revenus déjà distribués, il s'interroge sur la manière de partager la richesse au moment même où elle est créée.
La règle est étonnamment simple. Deux tiers de la valeur ajoutée sont dirigés vers les salaires universels. Le tiers restant constitue ce que le modèle appelle l'Excédent d'Exploitation Universel, ou EEU.
Cette division est au cœur de toute l'architecture. Les deux tiers assurent la sécurité économique des résidents. Le tiers restant alimente directement la capacité productive des entreprises. Autrement dit, l'investissement n'apparaît plus comme ce qu'il reste lorsque tout le reste a été payé. Il devient une fonction permanente du système.
C'est probablement ici que le modèle s'éloigne le plus des représentations économiques habituelles.
Aujourd'hui, une entreprise qui souhaite investir doit généralement convaincre quelqu'un de financer son projet : une banque, un investisseur, un fonds ou parfois l'État lui-même. Le financement précède l'investissement.
Dans le schéma Condate, la logique est inversée. L'investissement est déjà présent dans la répartition initiale de la richesse.
L'investissement cesse d'être une dépense exceptionnelle pour devenir une fonction permanente de l'activité économique.
Cette inversion modifie profondément la manière de regarder des sujets aussi différents que l'industrie, la transition écologique ou la souveraineté économique.
La question n'est plus : où trouver les capitaux ? La question devient : que faire de la capacité d'investissement déjà disponible ?
Le changement semble subtil. Il est en réalité considérable. Car tout le système économique moderne est construit autour de la rareté du financement. Les marchés financiers, les politiques monétaires, une partie importante des politiques publiques et même de nombreuses stratégies d'entreprise reposent sur cette hypothèse.
Le schéma suggère que la rareté fondamentale pourrait se situer ailleurs. Du côté des compétences, de l'énergie, des technologies, des matières premières, des capacités organisationnelles, en un mot, du côté du réel.
Le reste du dessin raconte alors une autre histoire :
À gauche apparaissent les fonds propres, constitués non seulement du capital apporté par les investisseurs, mais aussi des remises à nouveau issues des résultats conservés dans l'entreprise.
À mesure que l'entreprise se développe, ces réserves s'accumulent. C'est ici qu'intervient l'une des idées les plus originales du modèle : ces remises à nouveau sont associées au collectif de travail. Les salariés ne deviennent pas propriétaires individuellement. Ils ne reçoivent pas d'actions gratuites. Ils ne rachètent pas l'entreprise. Mais le travail participe progressivement à la constitution de fonds propres qui lui sont collectivement attribués. La propriété cesse alors d'être uniquement le produit du capital initial. Elle devient aussi le résultat du temps, de l'expérience accumulée et de la richesse créée en commun.
La gouvernance s'en trouve progressivement modifiée. Non pas par décret. Mais par l'évolution normale de l'entreprise elle-même.
Le schéma montre également que ni le bénéfice ni les dividendes ne disparaissent. Le bénéfice continue d'exister. Une partie alimente les réserves, l'autre finance les gratifications. Ces gratifications sont ensuite réparties entre dividendes et primes. Le capital demeure rémunéré. Le travail continue d'être récompensé.
Simplement, ces mécanismes prennent place dans une architecture où ni l'existence matérielle des personnes ni la capacité d'investissement ne dépendent exclusivement de leur présence.
À droite du schéma apparaît enfin la troisième destination de la richesse : les dépenses collectives (Administration et Services publics, Santé, Collectivités locales).
Là encore, le modèle propose de voir les choses autrement. Les dépenses collectives ne sont plus présentées comme un prélèvement extérieur venant peser sur l'économie. Elles apparaissent comme l'une des destinations naturelles de la valeur produite.
Une société finance ce qu'elle décide de construire en commun. Rien de plus, rien de moins.
Au fond, la force de ce schéma n'est pas d'apporter une réponse définitive à toutes les questions économiques. Sa force est de déplacer la question. Depuis des décennies, le débat public est dominé par une interrogation presque obsessionnelle : Comment financer ? Comment trouver l'argent ? Qui va payer ? Combien cela va coûter ?
Le schéma Condate suggère qu'une autre question pourrait être plus importante. Une fois la richesse créée, comment voulons-nous l'organiser ? Dans quoi voulons-nous investir ? Quelles activités voulons-nous développer ? Quelles infrastructures voulons-nous transmettre ? Quelle société voulons-nous construire ?
Le véritable enjeu n'est plus de trouver l'argent, mais de décider collectivement de son orientation.
C'est peut-être là, plus encore que dans le salaire universel, la fiscalité ou la gouvernance d'entreprise, que réside la véritable originalité du projet Condate : remplacer une économie obsédée par le financement par une économie centrée sur la circulation de la richesse.
