Trente ans après la chute de l’Union soviétique, la planification reviendrait à la mode ? Il est en tout état de cause évident que, face aux crises multiples qu’engendre intrinsèquement le capitalisme financiarisé, rationaliser la production est une nécessité. Reste à savoir comment faire.
[Christophe Delgery - Démocratie & Socialisme n° 333 mars 2026]
Pendant quarante ans, la doctrine dominante a été que l’État ne devait pas se mêler de la production ; que le marché savait mieux que quiconque où investir. Résultat : les usines ont fermé, les savoir-faire ont disparu,et l’économie française s’est retrouvée dépendante de l’autre bout du monde pour les masques, les médicaments, les puces électroniques. Ce n’est pas une fatalité. C’est le résultat de choix politiques délibérés, faits au nom du marché, et au détriment du travail, des territoires et de la capacité collective à faire face aux crises. La question n’est donc pas seulement de « réindustrialiser », mais de décider collectivement quoi produire, comment, et pour qui.
La planification, enfin
Le mot « planification » a longtemps fait peur. Il évoquait l’URSS stalinienne, le règne de la bureaucratie, les plans quinquennaux imposés d’en haut. Mais les crises successives – sanitaire, climatique, énergétique – ont rendu évidente une chose simple : certaines décisions ne peuvent pas être laissées au hasard du marché. Personne ne va construire spontanément des usines de panneaux solaires si c’est moins rentable à court terme que la spéculation financière. Personne ne va relocaliser la production de médicaments essentiels si les actionnaires préfèrent maximiser les profits en délocalisant. Sans vision de long terme, sans coordination, sans moyens publics massifs, la réindustrialisation ne sera qu’un slogan vide.
La planification dont nous avons besoin n’a rien à voir avec un plan rigide décidé dans un bureau parisien. C’est une stratégie collective, capable d’articuler des objectifs nationaux clairs avec les réalités et les besoins des territoires. Une boussole, pas une cage.
Des missions plutôt que des secteurs
Le concept-clé est celui de mission. Une mission n’est pas un secteur industriel de la nomenclature statistique – automobile, chimie, agroalimentaire. C’est un objectif transversal qui mobilise plusieurs filières, plusieurs acteurs, plusieurs types de compétences autour d’un enjeu concret et vital.
Prenons la santé souveraine. Cette mission implique de relocaliser la production de médicaments essentiels, de reconstruire la filière du verre médical, de former des chimistes, de garantir l’approvisionnement en principes actifs, de coordonner recherche publique et industrie pharmaceutique. Elle relie l’hôpital, l’université, les PME de biotechnologie et les grands laboratoires dans une même dynamique.
Autre exemple : l’alimentation durable. Il ne s’agit pas seulement d’aider les agricultrices et agriculteurs, mais de repenser toute la chaîne, de la semence à l’assiette. Investir dans l’agroécologie, reconstruire les filières de transformation locales – abattoirs, meuneries, conserveries –, développer les circuits courts, former des paysan·nes-boulanger·es, garantir des cantines publiques approvisionnées localement et en bio. Une telle mission croise agriculture, industrie agroalimentaire, santé publique, aménagement du territoire.
Ce mode de pensée par missions casse les logiques de silos. Les ministères, les agences publiques, les régions, les entreprises travaillent ensemble autour d’objectifs partagés plutôt que de se disperser ou de se faire concurrence. C’est de la cohérence là où règne aujourd’hui l’éparpillement.
Qui décide ? la question centrale
La légitimité d’une stratégie industrielle repose sur deux piliers : l’expertise de terrain et le contrôle citoyen. Trois transformations concrètes en découlent.
Les Conseils économiques, sociaux et environnementaux régionaux (CESER) existent déjà et syndicats, associations, entreprises, chercheurs s’y rencontrent. Mais leurs avis restent lettre morte. Leur donner de vrais moyens d’expertise, les consulter obligatoirement sur les grands projets industriels, obliger les élus régionaux à justifier publiquement toute décision qui s’en écarte : voilà un premier levier démocratique concret, qui ne nécessite pas d’inventer de nouvelles institutions.
Créer des espaces de délibération thématiques – citoyens tirés au sort, scientifiques indépendants, travailleurs des secteurs concernés, usagers – permettrait d’instruire les dossiers et de formuler des propositions avant les arbitrages politiques. Les conventions citoyennes sur le climat et sur les temps de l’enfant ont montré que c’est possible. Elles ont aussi montré ce qui ne l’est pas encore : que leurs propositions soient réellement suivies d’effet.
Enfin, rendre tout cela visible et évaluable. Les financements publics, les projets soutenus, les résultats obtenus doivent être publics. Un rapport annuel indépendant doit mesurer les avancées réelles vers les objectifs fixés, avec possibilité de réorientation assumée publiquement, et non de réorientation silencieuse.
Des leviers, pas des incantations
Une stratégie sans moyens reste une déclaration d’intention. Trois leviers doivent être actionnés simultanément.
Chaque euro d’aide publique doit être conditionné à des contreparties claires : embaucher en CDI à temps plein, réduire les émissions de CO₂, plafonner les dividendes versés aux actionnaires, partager les innovations financées par l’argent public. La dépense publique sans contrepartie n’est pas de la générosité, c’est de l’abandon.
Choisir nos interdépendances
Avoir une stratégie, c’est aussi savoir se protéger. Pour les secteurs vraiment stratégiques, comme la santé, l’énergie, l’alimentation, le numérique, des quotas minimums de production nationale garantissent une capacité à faire face aux crises. Pour le reste, la réponse au dumping social et environnemental ne peut pas être une simple taxe aux frontières : elle frapperait d’abord les pays dont le bas coût est le seul avantage que la mondialisation leur a laissé et souvent imposé. La vraie cible, ce sont les firmes multinationales qui organisent cette mise en concurrence entre territoires : c’est sur elles que doivent peser des obligations contraignantes sur l’ensemble de leurs chaînes de valeur.
La souveraineté, ce n’est pas l’autarcie. C’est la capacité à choisir nos interdépendances plutôt que de les subir. Cela suppose une solidarité internationale active : soutenir les luttes des travailleurs et des paysans dans tous les pays, et en finir avec le dumping fiscal au sein même de l’Union européenne.
Produire autrement, mesurer autrement
Réindustrialiser, ce n’est pas revenir aux années 1970. Nous voulons produire des biens durables, réparables, utiles. Avec des emplois de qualité, des conditions de travail décentes, du pouvoir de décision pour celles et ceux qui travaillent.
Le PIB mesure les activités monétarisées, y compris la pollution qu’on crée puis que l’on doit gérer, les maladies qu’on soigne après les avoir provoquées… Des indicateurs complémentaires – respect du budget carbone, bienêtre, résilience des territoires, préservation de la biodiversité – disent autre chose de ce que nous produisons et de ce que cela nous coûte réellement.
Certaines entreprises expérimentent déjà une comptabilité écologique et sociale : le modèle CARE, qui oblige à préserver les ressources naturelles et humaines avant de distribuer des profits. Cette approche doit être généralisée, d’abord dans les organismes publics, puis dans les grandes entreprises.
Une bataille politique
Les intérêts qui ont organisé la désindustrialisation et la financiarisation de l’économie ne renonceront pas spontanément à leurs privilèges. La mise en oeuvre d’une telle stratégie implique de construire un pilotage démocratique de l’investissement, de mobiliser le crédit au service des priorités collectives, de conditionner l’usage de l’argent public et de renforcer les pouvoirs des travailleurs et des citoyens dans les décisions économiques.
Elle suppose aussi une révision des traités européens qui interdisent les politiques industrielles actives, à mener en alliance avec les forces progressistes et les syndicats des autres pays membres.
La planification démocratique n’est pas un rêve technocratique. C’est un projet politique : une société qui décide collectivement de son avenir productif, qui produit pour répondre aux besoins réels plutôt que pour maximiser les profits à court terme, et qui choisit ses interdépendances plutôt que de les subir.
Le vocabulaire a changé. La stratégie industrielle, les missions, la planification démocratique ne font plus peur — y compris à des acteurs qui s’en méfiaient hier. Ce n’est pas une raison de s’en satisfaire : c’est une fenêtre d’opportunité pour transformer des mots en programme, et un programme en politique réelle.
Christophe Delgery