Sur ce point, le modèle Condate se retrouve largement dans la démarche proposée. Lui aussi part de l'idée que nous ne sommes plus confrontés à de simples dysfonctionnements qu'il suffirait de corriger à la marge. Quelque chose, dans la manière dont nos sociétés produisent, répartissent et consomment les richesses, crée des déséquilibres devenus systémiques.
Pourtant, à mesure que j'avance dans le texte, une question revient sans cesse. Pourquoi ces problèmes reviennent-ils génération après génération malgré l'alternance des gouvernements, les réformes et les changements de majorité ? Pourquoi faut-il constamment réparer les dégâts produits par le fonctionnement ordinaire de l'économie ? C'est précisément là que la réflexion de Condate commence.
L'introduction met en avant le rôle de la puissance publique, de la planification et de la décision démocratique pour orienter la société vers un avenir souhaitable. Je partage pleinement cette ambition. Mais j'ai tendance à penser qu'elle ne suffira pas tant que les mécanismes économiques continueront à pousser spontanément dans la direction opposée.
Autrement dit, la question n'est pas seulement de savoir quelles politiques mettre en œuvre. Elle est aussi de comprendre pourquoi les institutions économiques produisent naturellement des résultats que la société passe ensuite son temps à corriger.
Cette interrogation est particulièrement présente lorsqu'il est question d'écologie. Le texte défend avec force la nécessité d'une bifurcation écologique. Je ne peux qu'y souscrire. Mais comment espérer une véritable transformation écologique lorsque les entreprises demeurent soumises à une logique de rentabilité financière qui récompense d'abord l'accumulation, la croissance des volumes et les rendements de court terme ?
À mes yeux, la transition écologique ne pourra être durable que si elle devient compatible avec le fonctionnement ordinaire de l'économie. Elle ne doit plus apparaître comme une contrainte extérieure mais comme une conséquence naturelle de règles mieux conçues. C'est exactement l'objectif poursuivi par Condate.
La même réflexion s'impose lorsque le texte affirme que la véritable richesse d'une nation réside dans le travail humain. Cette affirmation me paraît fondamentale. Pourtant, notre organisation économique en tire rarement toutes les conséquences.
Nous répétons volontiers que le travail crée la richesse. Mais dans les faits, les droits économiques demeurent largement organisés autour de la détention du capital. Cette contradiction est à la source de nombreuses tensions sociales. Elle explique aussi une partie du sentiment d'injustice qui traverse aujourd'hui les sociétés occidentales.
Condate propose de prendre cette idée au sérieux jusqu'au bout. Si le travail est effectivement la source première de la valeur, alors la répartition de cette valeur doit refléter cette réalité. La règle de partage de la valeur ajoutée n'est pas un détail technique. Elle est un choix de société.
Cette conviction me conduit également à regarder différemment l'entreprise. Dans une partie du débat public, elle apparaît soit comme le problème, soit comme la solution. Condate adopte une autre approche. L'entreprise est avant tout un patrimoine vivant associant des femmes, des hommes, des savoir-faire, des investissements, des territoires et parfois plusieurs générations de travail accumulé.
Je peine donc à la considérer comme un simple actif financier que l'on peut acheter, vendre, démanteler ou déplacer selon les opportunités du moment. C'est pourquoi la notion de propriété d'usage me semble très importante. Elle vise à préserver la finalité productive de l'entreprise contre les logiques de prédation qui fragilisent l'emploi, les territoires et jusqu'aux capacités productives du pays.
La même réflexion me vient lorsque le texte aborde la Sécurité sociale. J'y vois sans doute l'un des passages les plus importants de toute l'introduction. Non seulement parce qu'il rappelle ce que fut cette invention historique, mais surtout parce qu'il révèle une intuition profondément juste : une société progresse lorsqu'elle transforme des risques individuels en responsabilités collectives.
Pour autant, je crois que l'enjeu contemporain ne consiste plus seulement à défendre la Sécurité sociale héritée de 1945. Il consiste à comprendre pourquoi son financement apparaît aujourd'hui si fragile alors même que la richesse globale produite n'a jamais été aussi importante.
Depuis plusieurs décennies, nous débattons presque exclusivement de dépenses. Faut-il rembourser davantage ? Faut-il réduire les déficits ? Faut-il augmenter les cotisations ? Pourtant, ces questions me semblent souvent secondaires par rapport à une interrogation plus fondamentale : comment la richesse est-elle distribuée avant même que la solidarité ne soit financée ?
Condate part de cette question préalable. Une société qui répartit mal la valeur ajoutée est condamnée à rencontrer tôt ou tard des difficultés pour financer durablement ses protections collectives. À l'inverse, une société qui organise dès l'origine une répartition cohérente de la richesse peut développer des mécanismes de solidarité puissants sans s'enfermer dans une logique permanente de déficit.
Je ne vois donc pas la protection sociale comme un correctif extérieur à l'économie, mais comme son prolongement naturel. Une économie bien organisée devrait produire spontanément les ressources nécessaires à la santé, à la dépendance, à la formation ou à la retraite. Ces domaines ne devraient pas apparaître comme des charges à supporter mais comme des finalités légitimes de la création de richesses.
Cette conviction rejoint d'ailleurs une autre idée forte du texte : la nécessité de redonner du pouvoir aux citoyens.
La proposition d'une Sixième République traduit une aspiration que je partage. Beaucoup de nos institutions semblent en décalage avec les attentes d'une population plus instruite, mieux informée et plus désireuse de participer aux décisions qui la concernent. Le besoin de contrôle démocratique est devenu évident.
Mais, là encore, je me demande si la démocratie politique suffit.
Depuis longtemps, nous acceptons sans difficulté l'idée qu'un maire, un député ou un président puisse être soumis au contrôle des citoyens. En revanche, nous trouvons souvent naturel que des décisions économiques entraînant des conséquences majeures pour des milliers de personnes échappent largement à ceux qui en subissent directement les effets.
Pourtant, la fermeture d'une usine, la vente d'une entreprise, une délocalisation ou un changement de stratégie peuvent bouleverser davantage une région entière que bien des décisions administratives.
Cette asymétrie me semble de moins en moins justifiable.
À mes yeux, la démocratie du 21ème siècle devra nécessairement entrer dans l'économie. Non pour administrer chaque décision de production, mais pour reconnaître que ceux qui créent la richesse possèdent une légitimité à participer aux choix qui engagent l'avenir de l'entreprise.
C'est l'une des raisons pour lesquelles Condate accorde une telle importance aux droits économiques du collectif de travail. Il ne s'agit pas seulement d'améliorer la condition salariale. Il s'agit de reconnaître une citoyenneté économique.
Je retrouve cette même idée lorsque l'introduction évoque le futur.
J'apprécie particulièrement que le texte refuse d'abandonner l'avenir aux discours de peur ou aux imaginaires de domination technologique. Trop souvent, l'écologie est présentée comme une suite de restrictions, de sacrifices ou de renoncements. Ici, au contraire, apparaît la volonté de préserver une ambition collective, une confiance dans la capacité humaine à inventer, découvrir et progresser.
Cette confiance me paraît essentielle.
Cependant, je crois qu'il faut se méfier d'une illusion récurrente : celle qui consiste à penser que la technologie résoudra par elle-même les contradictions créées par notre organisation économique.
L'histoire récente montre que les progrès techniques peuvent aussi bien renforcer les inégalités que les réduire, accélérer l'exploitation des ressources que contribuer à leur préservation, renforcer les monopoles ou au contraire diffuser les connaissances.
La technologie n'est jamais neutre. Elle produit les effets que les institutions autorisent.
Ce n'est donc pas tant l'intelligence artificielle, les nouvelles énergies ou les innovations biomédicales qui détermineront notre avenir que les règles sociales et économiques dans lesquelles elles se développeront.
Là encore, Condate ne s'interroge pas d'abord sur les outils mais sur le cadre dans lequel ces outils seront utilisés. Au fond, c'est peut-être ce qui distingue le plus la lecture de Condate de celle proposée dans L'Avenir en commun.
Je partage largement les objectifs poursuivis : la préservation des équilibres écologiques, la réduction des inégalités, la souveraineté démocratique, le renforcement des solidarités collectives et la recherche d'une prospérité plus justement distribuée.
Mais mon interrogation porte avant tout sur les mécanismes.
Je suis convaincu que les grandes transformations sociales réussissent lorsqu'elles modifient les règles ordinaires du fonctionnement collectif plutôt que lorsqu'elles reposent uniquement sur la volonté permanente des gouvernants.
Une institution efficace vaut souvent mieux qu'une infinité de correctifs.
C'est dans cet esprit que Condate propose d'agir sur la répartition de la valeur ajoutée, sur la place du collectif de travail, sur le financement de la protection sociale et sur la conception même de l'entreprise. L'ambition n'est pas de remplacer la politique. Elle est de lui donner un terrain plus favorable.
Ainsi, ma lecture de L'Avenir en commun n'est ni celle d'un adversaire ni celle d'un simple commentateur. J'y vois la description lucide des défis de notre temps et l'expression d'une volonté sincère d'y répondre. Mais j'y vois aussi la confirmation d'une intuition qui est au cœur de la démarche Condate : les crises que nous affrontons ne seront durablement résolues que lorsque nous aurons transformé les institutions qui gouvernent la création et la répartition de la richesse.
Autrement dit, il ne suffit pas de vouloir un autre avenir. Encore faut-il construire les règles qui le rendent possible. C'est précisément l'objet de Condate.
